Les rochers

*Texte écrit par Marc-Olivier Hamelin
Je dois je dois fermer le chalet éteindre le propane mettre les vêtements dans le sac regarder le ciel matin et soir faire un aller-retour retourner faire le tri nettoyer la table je suis à la table et il reste une semaine avant de quitter le lac pour la ville je retourne en ville les journées sont chargées il faut se calmer il faut bien dormir pour éviter une blessure il y a cette blessure à l’épaule gauche il faut bien dormir mais le lit est trop petit c’est un très petit lit il faut supprimer des choses de la liste des choses à faire il faut résister au besoin de tout accomplir s’en tenir à l’essentiel se nourrir se baigner marcher dans le chemin dormir laisser le corps être calme malgré la volonté de

En 2013, c’était l’été, Zoé a réussi à monter sur un vélo. Nous étions au café, elle était arrivée, nous avions discuté, elle m’avait dit « hier, j’ai refait du vélo ». Elle était fière, c’était une réussite, un signe que son corps apprenait à vivre avec la douleur ; elle diminuait. Cette même douleur qui l’a longtemps bloquée d’être et de faire. Ce n’était pas grand-chose : déposer ses fesses sur un siège, mettre un casque, pédaler, faire quelques coins de rue. Elle souriait probablement, car ce mouvement lui avait fait du bien. Elle bougeait dans la rue et dans l’espace. Plus tard, elle s’est mise à danser, très vite et très souvent, mouvement qui lui apportera beaucoup physiquement et psychologiquement, mais je n’en parlerai pas aujourd’hui. En réponse au vélo, j’ai fait une très petite œuvre — une linogravure — montrant une roue de vélo sous laquelle était écrit « la victoire de z ». Cette gravure est sur le mur de sa salle à manger, à côté du Vitamix.

c’est important il faut noter oui noter les œuvres de zoé sont colorées oui colorées très vives amusantes peut-être un dynamisme d’aplats et de formes simples entourées de noir du crayon souvent alors oui il faut noter que ce n’est pas toujours amusant ses grandes peintures elles ne sont pas humoristiques elles ne sont pas que formes simples et colorées les œuvres de zoé sont des corps qui réapprennent à bouger à sauter des gestes simples comme le plongeon ou l’équilibre sur une jambe une jambe poilue oui poilue un sexe fort de grandes lèvres de ces corps de ces mouvements forts et soutenus il faut garder en tête devant une murale une peinture un dessin qu’elle propose des corps marginaux des êtres qui ne sont pas comme les autres qu’est-ce que les autres les autres sont ceux et celles qui ne réfléchissent pas quand ils elles montent l’escalier à quand remonte la dernière pensée pour un mouvement simple tu peux nager tu peux sauter tu peux danser tu peux monter l’escalier c’est une chance

J’écris ce texte du chalet, sur la table grise en mélamine, une très grande table, et je pense au travail de mon amie Zoé. Il vente beaucoup, les vagues cognent les rochers. Et j’imagine des personnages peints de couleurs vives sur la surface grise de la pierre. Je pense à mon propre corps, humide par la baignade, assis sur la chaise de bois, à ma condition physique, à ma sexualité et à ma présence dans l’espace public.

sur les rochers du lac en équilibre sur un vélo un seul pied sur le banc tenant dans mes mains mes amies amis nous sommes nues nus il y a de grands poissons des sirènes dans l’eau nous sommes sur un seadoo nous nous amusons nous oublions le corps le temps passe je dois partir je dis au revoir je chausse mes bottes je prends mon sac je quitte le chalet

 

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