Je m’inspire de faits vécus mais j’essaie, par une interprétation écrite, de créer par le mythe une dramaturgie de la vie intérieure de mes personnages qui révèle la vérité de certaines perceptions et dimensions de la réalité humaine.

– Jeanne-Mance Delisle

Écrite en 1976, « Un reel ben beau, ben triste” est la première pièce de théâtre de Jeanne-Mance Delisle, auteure dramatique originaire de Barraute en Abitibi-Témiscamingue. Cette pièce, récompensée du Prix littéraire de l’Abitibi-Témiscamingue en 1979, met le lecteur face au drame de la misère et de l’isolement qui conduit, ici, à l’inceste.

Il était une histoire, 
sur une terre colonisée, 
c’est une histoire un peu absurde, 
pour plus de chances qu’elle soit vraie

l’était un’fois l’était un’fille, 
qu’y’avait du coeur dessous la peau, 
l’était pôgnée dans sa famille, 
son père était un peu maquereau

s’est faite avoir encore jeunesse, 
l’autorité ça rend jaloux, 
morte à vingt ans quelle allégresse, 
à cause de quoi faut-il être fou

Ricane ou crève ou ben farme-toé, 
disait l’clocher à son village, 
Ecoute la prêche de m’sieur l’curé, 
le vice n’est pas la pauvreté

Soyez sages au fond de vos rangs, 
Défrichez ainsi que Dieu l’ordonne, 
faites par l’amour des enfants, 
la femme doit survivre le bonhomme 

Genèse d’une oeuvre abitibienne

Jeanne-Mance Delisle aime à décrire les choses qu’elle connaît, les choses qu’elle a vécues, sans crainte d’aborder des sujets durs et engagés. Alors qu’elle est adolescente, elle tombe amoureuse du fils aîné d’une famille pauvre d’Abitibi, vivant isolée au fond d’un rang. Elle passe de nombreuses fins de semaines chez lui et est témoin d’agissements qui la marqueront pour toujours. L’amour charnel et sexuel qu’éprouve le père pour l’une de ses filles, Pierrette, plonge la famille dans un climat de tensions. Fascinée par la mère et captivée par la fille, amoureuse du fils et apeurée par les manœuvres du père, Jeanne-Mance devient l’oreille attentive aux confessions effrayantes des un·es et des autres. Elle est, comme elle dit, “entrée dans la cage aux loups”. 

Des années plus tard, quand elle commence à écrire, c’est cette famille là et surtout Pierrette, qui hantent ses pensées. Plus de 30 ans se sont écoulés mais elle en garde des souvenirs clairs, gravés à jamais. 

C’est le monologue « Yé Midi Pierrette » qui émerge d’abord de ce magma de rage, de révolte et de poésie. Joué dans un décor minimaliste – une table et 4 chaises – « Yé Midi Pierrette » a séduit autant que choqué. L’interprète de Pierrette s’est même fait traiter de putain sur scène. Mais la pièce, jugée trop dense par la critique, a besoin d’être retravaillée.

Après l’ajout de personnages et quelques remaniements, Jeanne-Mance enfante « Un reel ben beau, ben triste » en 1976. La pièce s’inspire des tensions causées par ces conditions de vie misérables pour tirer le portrait d’un temps et aborder des sujets forts. La mère a le coeur brisé en assistant à la représentation. N’ayant appris les actes de son mari que très tard, elle est restée terrée dans le silence pendant trop longtemps. Elle a même confié à l’auteure : “On aurait dit que tu étais dans la chambre à coucher…”

Une pièce déterminante 

« Un reel ben beau, ben triste » a été joué pour la première fois en mai 1978 à Rouyn-Noranda par le Théâtre de Coppe avec une mise en scène signée Jean-Pierre Scant et Roch Aubert avant de partir en tournée dans le Nord-Ouest Québécois (Barraute, Senneterre, Val-d’Or, Amos, Macamic, Rouyn, Notre-Dame-du-Nord et Ville-Marie) au printemps 1979. 

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La pièce a par la suite été produite par le Théâtre du Bois de Coulonge, à Québec en juillet 1979, par le Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal en novembre 1981 et par le Théâtre de l’Île à Gatineau. Exportée à l’international, elle a également été présentée en France dans le cadre d’une tournée de lectures organisée par le CEAD en janvier 1982, jouée en Irlande et lue en Allemagne. Publié pour la première fois en 1980 par les Éditions de la Pleine Lune, « Un reel ben beau, ben triste » a été traduit en anglais sous le titre de « The Reel of the Hanged Man » par Martin Bowman et Bill Findlay. Une version anglaise a été produite à Édimbourg en 2000 et en tournée à Glasgow, à Stirling, à Paisley et à Lerwick, où elle a rencontré un énorme succès.

En juillet 1979, Jeanne-Mance Delisle reçoit le prix littéraire de l’Abitibi-Témiscamingue pour son œuvre, considérée aujourd’hui comme un classique de la dramaturgie québécoise. La pièce a été déterminante, autant pour la troupe du Théâtre de Coppe que pour Jeanne-Mance Delisle. Oeuvre forte qui surprend et qui frappe comme un coup de poing, elle impressionne le public et la critique locale. Elle fait entrer Jeanne-Mance Delisle dans le tableau de la dramaturgie québécoise et ouvre les portes de Montréal au naissant Théâtre de Coppe. Elle aurait également fait naître des vocations théâtrales chez deux personnalités importantes pour la suite de l’histoire : Lise Pichette et Alice Pomerleau.

 

Différentes versions, différentes visions

« Un reel ben beau, ben triste » aura été joué dans une vingtaine de villes différentes avec des mises en scène différentes et des partis pris différents. Si Jeanne-Mance Delisle ne devait en retenir qu’une, ce serait certainement la première version, présentée dans la salle Bozo de la Maison coopérative à Rouyn-Noranda. Selon elle, les acteur·rices incarnaient leurs personnages avec justesse car ils n’avaient pas besoin de se forcer, “ils étaient d’ici”. C’était sexué, en chair et reflétait bien le texte. Les filles en jaquettes roses de la deuxième version, au contraire, avaient perdu toute sensualité. La version d’Olivier Reichenbach a quant à elle été mieux accueillie par la critique à Montréal que la version du Théâtre de Coppe. Alors que, de l’avis de celleux qui avaient vu les deux productions, celle du Théâtre de Coppe était plus juste, respectait l’intention de l’auteure Jeanne-Mance Delisle et avait une plus grande intensité dramatique…reflet des préjugés sur le théâtre régional à l’époque ? 

Un reel ben beau, ben triste

Auteur : Jeanne-Mance Delisle

Date d’écriture de la pièce : 1976

Date de publication : 1980, Éditions de la Pleine Lune

Première représentation connue : 1978

Lieu : Salle Bozo de la Maison coopérative à Rouyn-Noranda

Mise en scène : Jean Pierre Scant et Roch Aubert

Production : Le Théâtre de Coppe 

Équipe de création (pour la tournée) 

Costumes : Nicole Carrier

Décors : Lou Côté et Luc Quesnel

Régie : Richard Fortier

Au violon : Claude Méthé 

Relationniste : Barbara Poirier

Interprétation (pour la tournée)

Tonio : Daniel Laurendeau

La Mère : Lise Pichette

Pierrette : Alice Pomerleau

Colette : Lise Ayotte

Simone : Francine Labrie

Gérald : Bertrand Gagnon

Camille : Réjean Roy

Policier 1 : Jean Pothitos

Policier 2 : Robert Bissonnette


Sources

BAnQ, Rouyn-Noranda, fonds de la troupe de théâtre « Les Zybrides » (P265)

Groupe de recherche sur le théâtre en Abitibi-Témiscamingue, Du théâtre en Abitibi-Témiscamingue? Du théâtre en Abitibi-Témiscamingue, Cahiers du département d’histoire et de géographie du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, 1990, 265 p.

Aubert, R. (1985). L’Abitibi-Témiscamingue : théâtre de l’incertain. Jeu, (36), p. 255.

Entrevue avec Jeanne-Mance Delisle au Petit Théâtre du Vieux Noranda, 2020.

Crédits photo

François Ruph, BAnQ, Rouyn-Noranda (P227, S14)

BAnQ, Rouyn-Noranda, fonds de la troupe de théâtre « Les Zybrides » (P265)